7.01.2022

Cordesse, Robinson Crusoé ou le dessein d'une île


Paru en janvier 2022 aux éditions du Petit Pois dans la collection Correspondances. Robinson Crusoé ou le dessein d'une île revisite la fameuse histoire de Defoe comme celle de Michel Tournier. Mais, surtout, ce recueil explore notre propre "robinsonnade", cette histoire que nous avons en nous et qui nous habite, cette histoire qui parle de l'île en nous. Aux textes de Cordesse se joignent les linogravures de Lionel Balard pour réaliser un bien bel ouvrage qui offre une profonde immersion au coeur de l'île, entre poèmes et jungles.



Les images d'un monde d'avant, vécu, pas encore oublié, rencontrent l'île et sa réalité. Deux mondes se croisent et se confrontent. Nous plongeons dans un voyage au centre de l'expérience insulaire. 


les nuages donnaient
        de longs fruits
                    mathématiques


Bourdonnante de vie, l'île touche le Robinson en nous. Le lecteur est inclus dans l'écriture de l'île, dans sa littérature si particulière. Le pronom "tu" est d'ailleurs fréquemment utilisé.

la nuit lourde tu trembles la musique la
 lune notes pour toi sable déserte
invitation au bal des ombres sur le sol
seul Vendredi dort à tes côtés pourtant

Une langue nouvelle naît. Une langue propre à notre redécouverte du monde, à notre réapprentissage de soi, de la nature, de cette poésie.

réécrire O bleu la vague réécrire le ciel
réécrire eau pied à pied le paysage voiles
de mer sur la page voyelles ouvertes en 
grappes jus de mots bleu rayon d'étoile
trace de langue sur le sable ramasse tes bras
entoure ton corps O cercle doux d'une lèvre

Les nombreuses linogravures de Lionel Balard accompagnent et enrichissent le cheminement des textes. L'île est même, dès la première linogravure du livre, tatouée à l'intérieur d'une main. L'île vient du corps. Avec cette écriture à quatre mains, on pense évidemment à Vendredi, un double, miroir inversé, une altérité aussi, que Robinson rencontre sur l'île. Ici, une rencontre sauvage mais lucide pour retrouver ce que l'on avait perdu. Dans les images qui jalonnent le texte, graphiquement, mer, ciel et île se ressemblent. L'île, omniprésente, est un tout que l'on redécouvre à l'aide d'une prise de conscience. Le lecteur/narrateur/Robinson prend conscience de cette nature habitée qui rejaillit jusque dans la manière de parler, de voir et de vivre. 

Une intense aventure poétique aux images marquantes, qu'elles soient écrites ou gravées.


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3.01.2022

Laurent Margantin, erres 


Recueil paru en janvier 2022 aux éditions Tarmac, erres exprime dès son titre et ses premières pages sa richesse et son foisonnement. Un titre qui suscite plusieurs possibilités. On pense au verbe, à l'errance d'une manière générale ou, comme précisé en amont du recueil où plusieurs définitions sont données, aux traces d'animaux. "Erres, nom féminin pluriel. Traces d'un animal. Les erres d'un cerf." 

Parfois proche du carnet de voyage, nous suivons des déambulations poétiques que nous accompagnons volontiers sans savoir jusqu'à quelles profondeurs elles nous mèneront.

Des poèmes qui s'étendent sur plusieurs pages et dont voici quelques extraits. 



Descendre des montagnes froides de la Forêt-Noire pour, 
un jour d'avril, marcher au bord du Rhin

à l'entrée de la ville
un pont haut au-dessus d'une rivière coulant à flanc de colline

-y aurait-il encore pour l'homme une possible fierté d'être homme
au-delà des identités, des nationalités, des définitions établies ?

se demande en son for intérieur un passant, autres visages,
foule du samedi aux terrasses balayées par un vent glacial

Nous suivons le poète dans de nombreux endroits, noms propres, visités au présent ou au passé. Les paysages et les pays portent réflexions et sentiment d'être au monde. Un détail, une anecdote historique font habiter le lieu. Voyages et souvenirs s'entremêlent au Mexique, en Allemagne, en Suisse, en Sardaigne ou même au Spitzberg. 


au coeur de la forêt, montant
le long du maigre ruisseau,
marches, blocs de pierre brute
posées là, un seul geste ferme

le pied reproduisant le geste
lourd, muscles tendus,
ciel ouvert au-delà des branches,
lâche, dit la voix, puis se tait,
la pierre, le pied posés là

au coeur du silence, au coeur
de la forêt, glissant sur la terre, 
puis redressé, rétabli, et pour
toujours là, ciel ouvert


Si nous visitons de nombreux lieux, la poésie, elle, prend plusieurs formes. Liée à différents lieux ou pays, la narration, parfois parfaitement linéaire et construite en paragraphes, prend, à d'autres moments et endroits, des formes plus singulières à base de répétitions et d'espaces entre les mots et les vers. Une poésie qui va partout, s'éparpille sans se perdre. 


où aller 
quand tous les chemins mènent vers le dedans
inconnu à soi-même 
un point de l'esprit 
les lignes de ma main
composent une étrange carte géographique
psycho-géographique
avec ses tracés, mes errances
je vous corrèlerai, lignes de vie
pour éclairer le présent 
qui manque quelquefois de clarté
où demeurer


Laurent Margantin nous offre, avec erres, un recueil fleuve aux nombreux embranchements. Lieux, temps et formes d'écritures nous amènent à saisir la vie dans toute sa richesse et sa multiplicité. Nous y découvrons ce qui habite ces lieux : les autres et nous. 


et qui pourtant connaît le chemin,
reviens à ces pistes que tu connais bien
et tâche d'en ouvrir de nouvelles


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2.04.2022

 Georges Oucif, Les usines


Numéro 191 de la collection Polder, édité par Gros Textes en partenariat avec la revue Décharge, Les usines est paru en 2021. Le recueil commence par cette phrase, en italique, qui précède le premier des trente-quatre poèmes numérotés de Georges Oucif : "adieu est le seul mot qui me vienne". Il nous suffit du péritexte pour saisir le désespoir qui touche l'auteur dans son travail et son écriture. Ce recueil questionne, nous place face à nous-mêmes à travers l'image des usines, symboles et réalités du monde actuel dans ce qu'il a de plus brutal et mécanique.


Dans une narration anonyme et pluriel (ce sont "les usines", "les filles"," nos espoirs"), les usines sont immédiatement humanisées. Et, dans un troublant miroir, les êtres humains sont, eux, usinés. Ce rapport à la construction, l'être humain comme bâtiment qui se façonne, se retrouve avec l'image de la femme et de la relation amoureuse, toutes deux très présentes dans le recueil. 


les usines viennent briller la nuit sur l'acier plat du fleuve
des femmes dans des miroirs vibrent de beauté
l'orgueil de leur chair ondule comme une eau calme
comme fibules juste sorties de la forge elles brûlent
elles brûlent de la fièvre de l'or aux bijoux portés
des lèvres au fer marquées du désir
des coeurs où l'espoir est oiseau qui renaît
plus pur est le monde inversé où l'on se regarde

Ces usines, les nôtres, traduisent notre société et notre époque. On sait qu'elles sont terribles ces usines mais on ne peut s'empêcher d'être attiré par elles, d'y placer nos rêves et nos espoirs. Elles sont un amour impossible dont on ne peut s'échapper. Elles obnubilent sans cesser de dire, de dessiner, de traduire. Les usines que nous avons bâties nous construisent aujourd'hui. 


le brouillard de la vie imite la vapeur des usines
une gaze devant nous tendue laisse voir des lueurs fades
l'espace autour s'estompe amputé d'obscurité grise
toi quand tu fuis comment t'attraper
ta peau se fond dans la clarté indécise de ces lieux de brume 
les usines sont toi pourtant quand je te cherche
voir n'est qu'un bruit de turbines
des feux qui avec nous jouent à cache-cache
et à chaque pas se laissent deviner
il n'y a pas de lieux dans les usines où le monde soit palpable
un voile sur nos yeux dessine nos mensonges

Les usines ne sont pas que des usines même si elles le restent. Il est important de souligner aussi dans ce texte la beauté des images géographiques qui naissent de cette répétition des usines. Les constructions et élévations qu'elles évoquent pour servir l'élaboration d'un espace aussi bien physique que mental. Se dresse alors notre paysage intime et collectif. 


12.30.2021

 Maxence Amiel, perdre la terre

Paru en 2020 aux éditions La Crypte, perdre la terre de Maxence Amiel porte un travail et des réflexions que l'on retrouve dans d'autres poésies d'aujourd'hui. L'obligatoire conscience de la crise climatique et environnementale. Peut-on parler d'autres choses ? Comment faire pour ne pas y penser au moment d'écrire ? Des questions qu'on peut entendre, qu'on peut poser. Et auxquelles Maxence Amiel trouve une porte de sortie poétique avec ce recueil qui met en scène, à la manière d'un roman post-apocalyptique, une vision du futur. 




Dans une première partie, une humanité passée, pleine de regrets, qui s'est oubliée, chemine péniblement à travers une nature salie (les jardins sont des mares gluantes pleines d'acide) et quasiment disparue. 


que de jeunes enfants enseigneront aux vieillards comment ne pas mourir trop tôt, ou comment se pencher sur le ruisseau sans faire fuir la carpe, ou par quel chemin passer pour ne pas déranger la poussière, ou pour quelles raisons les vents changent de cible, et que les vieillards ne comprendront rien à ce langage-là,

Néanmoins, l'espoir y est subtilement tenu. L'humanité, même en péril, ne s'éteint pas, ne rompt pas. Cette première partie, sombre, retrouve un formidable élan de vitalité avec la suite du recueil. Le texte, aussi bien dans le fond que dans la forme, rebondit, repart et revit.


alors nous rebâtirons avant toute chose ce qui nous semblera inutile, manière de nous jurer de ne plus nous perdre, ne plus perdre la terre comme on perd un coquillage, la gardée serrée contre nos corps vivants, la garder serrée, la terre, contre nos liens, faisant serment de ne jamais les rompre,

Il convient ici de souligner la construction du recueil, primordiale dans le raisonnement du texte. Construit en deux parties, la première est une demi phrase, une proposition dont l'anaphore "que" nous fait immédiatement pénétrer dans ce monde. Nous sommes déjà dans cette phrase. Nous sommes peut-être déjà dans ce monde qui s'annonce. La seconde partie est, elle, une nouvelle phrase qui utilise aussi l'anaphore avec cette fois "alors". Les deux parties sont conjuguées au futur et propose au lecteur une histoire. Une narration dans laquelle il nous paraît nécessaire "que" ça arrive (sans jamais qu'un évènement particulier, responsable de cette évolution, ne soit mentionné) pour qu' "alors" advienne la renaissance du monde. 


alors nous seront les vivants,

Une écriture qui réussit à toucher ce que nous sommes aujourd'hui et peut-être demain. Un recueil engagé sans faire de l'engagement ni son sujet ni sa condition. Un texte qui questionne et laisse imaginer. Faut-il perdre la terre pour mieux la retrouver ? 


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12.10.2021

 Bien reçu ! : Adrien Braganti, Le ventre de l'hiver

Adrien Braganti m'a fait parvenir son recueil Le ventre de l'hiver, paru chez Prem'edit en 2019 afin de le soumettre à ma lecture. Je le remercie ici de sa confiance et de son envoi. Je salue aussi sa démarche qui me permet de présenter, donner à lire, une poésie pas souvent lue, quasiment inconnue et très peu achetée. Une poésie qui n'est pas celle des auteurs reconnus, mais une poésie qui est là, une poésie qui existe. Il y a tant à lire en poésie.




Le Ventre de l'hiver

Et tombent sans bruit les pulpes du jour
Sur le domaine de mes anciennes amours
Que le hasard gouverne de ses cordes.

L'alizé, chantant désormais sa calme messe,
Dépose ce voile de vespérales caresses
Que je retrouve dans chaque brise.

Les nuages essorent leur manteau trop lourd,
Et, sur l'écorce des chênes aux alentours
Épient la lune se baigner dans les eaux mortes.

Musant du côté de bocages encore verts,
Comme deux marionnettes nues de leur chiffon,
Mes lèvres embrassent le ventre de l'hiver.

S'échappent dans son dos tous les dégradés
Orange que l'automne eut à offrir à l'horizon.
Chaque saison se souvient de ce qui l'animait.


Les titres, l'utilisation des rimes, l'agencement en strophes, les références religieuses, le choix d'un vocabulaire soutenu ou encore l'utilisation systématique des majuscules en début de vers sont autant d'éléments qui revêtent d'une teinte presque sacrée une mémoire et des souvenirs qui pèsent sur le présent, envahissent le jour.


En première classe

Et si les restes des pluies acides
Pétillent désormais dans le sang poissé,
Nos lèvres s'attellent toujours à mordre
Les fruits des nuits pourpres et les remous du passé.

Réfléchissant à la surface de nos contours,
Où danse son ombre amusée
Le soleil rongé jusqu'à l'os
Ne fait que traverser le jour.

Taiseux, les mots boudent 
Et hantent les fresques de demain.


On lit dans ces textes toute la sensibilité du poète qui cherche et explore. Une écriture qui se construit et creuse. Il y a ici un désir d'expression, une volonté de parole (que l'on retrouve notamment dans les textes en fin de recueil), à prendre en compte. Une nouvelle fois, merci à lui pour cette lecture.

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https://www.prem-edit.com/accueil/boutique-le-ventre-de-l-hiver/

9.10.2021

 Natyot, ils défaut de langue


Paru en juin 2021 aux éditions la Boucherie littéraire, ils défaut de langue dresse un portrait des moeurs de notre époque, de nous. À l'aide d'un travail formel tenu tout au long du recueil dont le marqueur le plus évident est l'anaphore du pronom "ils", les poèmes décrivent des scènes du quotidien. Mais ils font aussi bien plus. Le texte de Natyot, dans sa forme et son fond, porte également une réflexion sur la langue. Comme expliqué à la fin du recueil : "On parle de défaut de langue quand ce qui sort de la bouche est altéré voire transformé par ce défaut. "ils" est un défaut de langue."


ils se réveillent tard
ils prennent le temps
pour les caresses
au bout d'un moment 
ils ont un orgasme
chacun leur tour
ils se lèvent
ils petit-déjeunent 
en se souriant
à cause de l'orgasme
ils envisagent de faire du ménage et du bricolage 
ils s'y mettent 
ils essayent de s'y mettre ensemble
ça ne marche pas
(ce sont des tâches qui fonctionnent mieux quand on les effectue individuellement)
ils se scindent 
l'un fait des lessives
l'autre plante des clous
ils se retrouvent autour d'un repas
ils finissent les restes d'hier soir
tout est encore bon
ils disent meilleur
ils se posent sur le canapé
pour la digestion 
ils allument la télé
ils s'endorment
l'un sur l'autre enlacés
ils se réveillent pour la deuxième fois de la journée
ils prennent à nouveau le temps pour les caresses
mais sans orgasme
ils se demandent s'ils vont sortir
ils décident que non
ils allument l'ordinateur
ils cherchent un lieu de vacances
et un nouveau canapé
le soir tombe
ils prennent un bain
ils mangent les restes des restes
tout est encore bon 
ils se remettent devant la télé
ils s'endorment 
l'un sur l'autre enlacés
ils se réveillent pour la troisième fois de la journée
ils vont se coucher


Il y a dans les poèmes de Natyot un recul de l'observateur et un regard à la distance quasi sociologique sur des scènes quotidiennes, classiques, clichées. L'anonymat pronominal sert ici à parler de groupes sociaux représentatifs de notre société. Peu de place est laissé à un individu broyé dans des situations que le lecteur reconnaît (et dans lesquelles parfois même il se sent acteur). Ce pronom, "'ils", utilisé par défaut sert bel et bien à définir. "tous", le dernier mot du recueil conclut parfaitement l'angle poétique du texte.

C'est également dans la forme des poèmes, qui éclaire de manière cinglante des scènes de notre époque, que cette écriture adopte une distance et cherche à paraître la plus objective possible. À la manière d'un documentaire dont nous sommes le sujet d'étude, les vers, propositions simples, attaquent, tranchent, une vie de tous les jours. Le ton est neutre, le rythme est égal, et l'objectivité de la description est accentuée par l'absence de ponctuation et même de pagination. Il ne doit y avoir aucun marqueur, aucune différence d'une page à une autre. L'absence de pagination lisse la forme du texte. Quant aux titres, absents eux aussi, on les devine à l'aide d'un sommaire en fin de recueil. Un jeu, auquel on se prête volontiers, qui nous fait relier un texte à un titre. Cependant on se rend compte très rapidement que ce jeu est inutile, tronqué, car les titres on les devine, on les connaît. Un questionnement naît alors chez le lecteur.

Curieux tout de même lorsque, même quand on ne veut rien dire, on dit quelque chose. Décrire n'est-ce pas déjà dire ?


ils viennent à dix-neuf heures
c'est la bonne heure
ils entrent dans une pièce vide
il y a une table
des bouteilles des verres des cacahuètes
et des oeuvres sur les murs
ils regardent les oeuvres sur les murs
pas tous
ils se disent bonjour
ils passent plus de temps à se dire bonjour
qu'à regarder les oeuvres sur les murs
ils ont tout de suite un verre à la main
ils donnent leur avis sur les oeuvres
avec un verre à la main
ils argumentent
certains font des gestes avec les bras
(il y a des arguments qui nécessitent des gestes avec les bras)
ce n'est pas facile avec un verre à la main
mais ils y parviennent
certains font de drôles de têtes
en regardant les oeuvres sur les murs
la bouche tordue
les sourcils tordus
ils cherchent une explication
ils cherchent une émotion
ils se tourmentent
d'autres font semblant c'est plus simple
ils ont le droit
celle qui a fabriqué les oeuvres sur les murs
est très sollicitée
ils veulent tous lui parler
ils veulent tous la féliciter
la connaître
il y a des fabricants d'oeuvres
pour qui ce n'est pas le jour d'être félicités
ils attendent patiemment
chacun son tour
ils se retrouvent tous dans la rue
les oeuvres c'est fait
ils ne vont pas s'éterniser
ils ont d'autres pièces à visiter
d'autres bonjours à lancer
d'autres verres à boire
d'autres explications à trouver
d'autres émotions à chercher
et tellement de choses à dire

Comme indiqué en postface, ce texte porte une réflexion sur la langue. La langue est-elle prise en défaut pour parler de ce dont ce pronom parle ? Comment parler de ça ? De ces drôles de coutumes, de ces normes, de ces pratiques ? De cette manière qu'a la langue de parler de tout le monde à l'aide d'un pronom qui ne le fait pas ? Par une poésie sensible et attentive. L'écriture de Natyot met brillamment en lumière ce que l'apparente neutralité de la description dit quand même, malgré elle. Un texte qui illustre ce que la langue, comme la poésie, peut dire sans dire. 


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8.23.2021

François Graveline, La lette 


"La lette (ou lète ou lède) est l'appellation régionale des Landes de Gascogne d'une dépression inscrite entre deux dunes de la zone littorale." nous dit Wikipédia. Elle est, dans ce recueil paru en 2021 aux éditions L'Étoile des limites, un peu plus que cela. Bien que reliée à un lieu précis et à une origine (si ce n'est biographique elle est en tout cas poétique), l'écriture de François Graveline se caractérise par une vraie ouverture sur le monde. L'introspection des poèmes plonge le lecteur au coeur d'un territoire où le singulier crée l'universel.




Au commencement fut une bande de sable ponctuée de touffes d'herbes, une steppe étroite séparant la forêt des Landes de la dune atlantique, la lette.

Sa beauté me fascine 
son âpre mystère

Ma vie est cette vallée sèche
entre deux mondes 
où fleurit l'immortelle.

Le texte ci-dessus ouvre le deuxième chapitre du recueil dont il convient de souligner la construction. Décomposé en dix courts chapitres, le texte de François Graveline propose une poésie narrative qui alterne paragraphes en prose et vers libres. Dix chapitres dont la cohésion fait écho au propos au coeur du recueil : le soi, l'être en construction.

La lette nous est donc présentée au deuxième chapitre. Le premier, réalisant à cette occasion un formidable incipit, est consacré aux résultats de cette recherche poétique. Le recueil développe ainsi la notion d'ensemble et même de cycle puisque le premier chapitre prend finalement la suite du dernier.


Le monde n'est pas fini. Il ne s'achève pas. Ne se cantonne pas qu'au dehors ; il se poursuit en nous. Se prolonge. S'y résout... Ou porte au plus haut, au plus vif de ce que l'on peut être.
Dans le monde qui se poursuit en moi, la haute grange grise, blanche à l'aube, dorée au couchant, grande ouverte sur la lette, jouxte la porte enténébrée, verrouillée, enracinée au néant. 
Elles forment les deux versants d'une même chose, ma vie. La lette ou le néant, ai-je d'autre choix ? La lette, qu'est-elle pour moi sinon la rive lointaine où retrouver, un jour, la langue qui permet d'être.

Le narrateur se fait dans cette lette. Il développe au fil des pages cette relation si particulière, intime entre le je et ce lieu, ce que cette lette a pu représenter, provoquer, faire naître. Pays de l'enfance recherché, lieu à la fois réel et fantasmé, cette plongée dans la lette raconte également l'apparition de la poésie. 

Elle vint, ardente, elle vint, douceur, 
elle vint, lumière
Elle, m'inventant

Elle la poésie

Comme l'eau des fontaines,
l'être jaillit des mots

Un jour, contre le mur de la grange 
elle m'embrassa
Mon premier baiser

Sa langue, je la sais toujours.

Cette poésie nous entraîne sur un chemin bordé de talus philosophiques. Un voyage commun vers les sources d'une poésie vivante, essentielle. 


Je me serai tenu
à la lisière des hommes
plus proche du silence
que de la parole.


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8.09.2021

Éric Poindron, Petit train 


Paru en octobre 2020 aux éditions du Petit Flou. Les "petits" livres, comme ils disent, de cette chouette maison sont aussi des objets. Une attention toute particulière est accordée à la fabrication du livre, en grande partie réalisée par la maison (le papier est fait à la main !). Cet objet singulier, que l'on manipule précieusement non en raison de sa fragilité mais plutôt à cause de l'adhérence charnelle qu'il provoque, offre un rapport spécial au recueil de poésie. 






Petit train, le texte d'Éric Poindron, aborde en seize poèmes le thème du voyage en train. Véritable ode, le recueil explore ce que permet ce type de voyage. Recul, évasion... Le voyage en train est propice à cette imagination qui nous emporte ; propice au développement de la fiction. 


Le voyage est un secret 
qui caresse les feuillages
et les feuilles épars 
rédigés sur le quai

À travers ce transport aussi bien extérieur qu'intérieur (et même davantage intérieur), le petit train, jouet de l'enfance, est à la fois un outil de voyage et un voyage en lui-même. 


Où sont les gardes-barrières
et les allumeurs de réverbères
Où sont mes locomotives en origami

Appuyé contre la vitre, le front collé au défilement du paysage, qui n'a pas déjà ressenti ce double voyage à bord d'un train ?  Terminons avec cette citation de Georges Perec (présente dans le recueil) : 

 

"Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares."

 

Un grand merci aux éditions du Petit Flou pour nous proposer ce genre d'objet qui nous rappelle l'importance de l'alliance entre un texte et son livre.


Lien vers l'éditeur :

https://www.le-graal-maison-des-ecritures.org/les-editions-du-petit-flou/

7.22.2021

Louis Raoul, Un bruit de bleu


Happé par des temps autres que celui de la poésie, bien que toujours là,  je n'avais pas publié d'article sur mon blog depuis un moment. Mais ça trottait, ça ruminait.

Il m'aura fallu la dernière livraison de L'Ail des ours pour m'y remettre. En ouvrant le colis, tout de suite, j'ai su que ça sentait bon. Un nouveau recueil de Louis Raoul. Un auteur que j'ai lu pour la première fois aux éditions La Renverse, maison d'édition caennaise malheureusement disparue depuis. Lu avec d'autant plus d'attention que j'étais, moi aussi, publié dans cette maison et pour mon premier recueil. Forcément, emporté par cet élan d'exploration poétique, j'avais lu avec avidité tous les textes de La Renverse. En attendant les murs, de Louis Raoul, m'avait marqué. Je trouvais ça incroyable d'être publié dans la même maison d'édition qu'un auteur dont je me disais alors : "ça, c'est un vrai poète". (Remarque que j'aurais bien du mal à expliquer mais qui m'était venue spontanément)

Mais finie l'anecdote, je vous laisse découvrir une écriture dont je me sens proche. Un bruit de bleu, paru en juin 2021 à L'Ail des ours.




Chaleur encore
Des feuilles à l'écoute
Un souffle
Qui ne vient pas 
Un pays
A perdu connaissance
Tu passes un doigt 
Sur la lumière
Cherchant son pouls.

On entre dans le recueil avec l'été, sa chaleur et, bien que conjugués au présent, ses précieux souvenirs. Ici on ressent. Le corps est sollicité : les mains, les doigts, le visages sont des passeurs de temps, le rendent plus sensible, voire le matérialise. La lecture se poursuit avec l'hiver, la neige. S'organise alors un curieux dialogue avec l'été, une saison rappelant l'autre. Louis Raoul y décrit pour attraper, être au plus près de ce temps si particulier qui va jusqu'à vibrer de couleur. Un bruit de bleu suscite des images à la texture palpable qui habitent le réel.


C'était donc moi
Cette ombre ressentie
Accoudée
Là-bas
J'avais un peu froid
Dans ce linge de minuit
J'avais peur de partir
De laisser là
Un corps connu de tant de pluies
Je n'étais plus pour lui
Que cette fraîcheur 
Qui mentait.

Quand on lit ces poèmes, on en entend clairement le rythme. Il y a dans ce recueil un travail qui sert particulièrement bien la mélodie des textes. Les phrases, courtes et sans ponctuation si ce n'est le point final, sont souvent coupées en deux. Les majuscules en début de chaque vers donne davantage de poids au rythme, à l'image d'un temps lourd et chargé. Enfin, un effet de chute apporte un sens nouveau, offre une nouvelle profondeur au reste du poème, ouvre, presque avec malice, les possibles du texte.


A l'ouest de plusieurs soleils
On bat le briquet
Pour allumer le soir
Une vague est habitée
Et celui qui voyage avec l'écume
A des souvenirs de sable 
Ailleurs 
On prépare des traces
Pour accueillir les pas
De l'exilé.

Les poèmes de Louis Raoul, on les lit et on les relit. Chaque nouvelle lecture enrichissant la précédente. 

Les oeuvres de Marie Alloy, aux teintes bleutées évidemment, complètent le recueil. En parfait accord avec les poèmes, elles relient par un pont évident et sensible l'abstrait et le réel.  Un bel ensemble que je ne peux que vous encourager à découvrir.

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4.30.2021

Louise Moaty, À la métamorphose


Polder 188 paru chez Gros Textes en 2020, À la métamorphose de Louise Moaty nous offre une poésie pas souvent lue. Une puissance et une fougue d'écriture rare. On est emporté, ça change, ça métamorphose.


J'ai commencé à quadriller le monde
mon dos est un tampon encreur 
j'imprime à tâtons 
la surface du réel
sans bruit
sans surprise
pour que plus rien ne bouge
je sillonne
peintre aveugle
quadriller le réel
et quand tout sera fixe
moi-même je resterai figée
derrière cette grille
avec mes mots
près de mes morts.

Et ça fait du bien d'être pris dans ce souffle dont on perçoit très vite l'ampleur et la volonté. Dès les premières pages, c'est une création du monde, comme une naissance, qui laisse sans voix, mais pas sans mots. Trois textes ouvrent la voie des "révolutions", séismes - "toutes les pierres se sont mises à trembler" - à la dimension apocalyptique. Trois poèmes à la narration différente du reste du recueil et aux images saisissantes. Exemple : "ils avançaient le corps ouvert et tout se déversait". Quelque chose prend place, une violence magnifique tant dans la forme que dans le fond.


Éclat de miroir sur un éclat de jour
le rire a fracturé le temps
avance : tout est perdu
abolition l'instant te plonge dans l'inconnu
abîme ouverte au milieu d'une phrase
tu bascules.

Dans la poésie de Louise Moaty c'est mouvant, changeant, grouillant, vivant. Les métamorphoses sont multiples avec, déjà, celle de la narratrice qui peut être "singe", "ombre", "loup", ou encore "tampon encreur". Mais c'est aussi une métamorphose de la parole qui se fait poésie. La langue poétique arrive, surgit, entre en éruption, et percute de plein fouet le réel.


À la fin
se noyer dans la beauté de tout
devenir un nuage
eau diluée de ciel
diffraction
atome.

Un élan fou de poésie que l'on lit, haletant, dans une course sauvage.


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4.09.2021

Bien reçu ! : Dans la tempe du jour de Domi Bergougnoux aux éditions Alcyone


Dans ce recueil paru en 2020 Domi Bergougnoux accorde une attention particulière au très petit, au pas grand-chose, à ce qui n'a pas d'importance mais qui en a.




Là, sous mon pied


Là, sous mon pied

au clair de la lune improbable

et d'un réverbère jaune


Dans un carré de vert urbain

rencontre insolite

métaphoriquement assortie


Un hérisson tout apeuré

et mon chagrin en boule

bardé de piquants.


Ces poèmes invitent à être à l'écoute, à être attentif à ce qui nous entoure. C'est toute une nature qui se développe dans ces pages et qui est reliée en permanence au « je » de la narratrice. Plaisirs simples et quotidiens éveillent des sentiments intérieurs et profonds.


En chantier


Dans l'esprit en chantier

assembler malgré tout

les nuages


Dresser le feu du vivant

au-dessus des choses


Inventer un jardin

une flore de l'intime

loin des hommes

et de leurs incendies


Y disposer en vrac

les graines et les fruits

Et regarder germer

les possibles


Avancer

à pas éclairés

vers l'origine et le terme


Il me semble qu'il y a dans ce texte l'expression d'un désir. Celui de faire partie de cette nature détaillée, utilisée et quasiment omniprésente. Cette nature s'assimile parfois au corps, en devient l'extension ou même l'origine. La narratrice s'imbrique dans les éléments de la nature qu'elle décrit pour alors faire partie du monde, se sentir vivante. Être enfin dans ce jour.


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4.05.2021

 Georges Cathalo, Sous la ramée des mots


Dans ce recueil paru en octobre 2020 aux éditions Henry, chaque poème est dédicacé. On devine à des personnes proches, des amis, des poètes. Cela en fait un texte chaleureux où les mots s'adressent, existent pour quelqu'un. Des poèmes donc écrits pour de nombreux destinataires et bien plus encore que ceux dont les noms sont imprimés sur ces pages car les poèmes de Georges Cathalo parlent en vérité à tout le monde.






Compter

à Yves Artufel

et voilà que chacun se met à compter
compter et toujours recompter
ce qui finalement ne compte pas

alors qu'il faudrait tenter
de compter les regards les sourires
les graines que le vent disperse
les battements des coeurs

ou bien compter les milliers de couleurs
qui dansent dans une goutte d'eau

ou les millions de pages blanches
qui ne seront jamais souillées
par nos mots impuissants.


Nous sommes dans la maison des mots, sous ce toit qu'ils construisent. Une idée que l'on retrouve tout au long du recueil et ce dès le premier poème "alors on se met à parler/tout doucement tout doucement/pour mieux glisser par les sentiers/sous une voûte de chênes". Les mots construisent. On trouve d'ailleurs de nombreuses références architecturales et, très souvent, des ouvertures : portes, voûtes, fenêtres... 

Que trouve-t-on sous la ramée des mots ? Avec "des mots qui disent plus que les mots." ? Il y a quelque chose d'indicible dans les mots, qui échappe au sens tout en en donnant. 


Disparition
à Philippe Fumery

sur la palette des mots disparus
quelques traces fugaces
de ceux que tu cherches encore

tu tentes de les traquer
sans trop d'illusions

mais rien ne se passe assurément 
comme tu le voudrais

tu attends depuis tant de siècles
ces mots que tu pétris en rêve

il se peut que nous n'ayons qu'eux
pour nous faire tenir debout.

Un recueil qui porte aussi des réflexions sous un angle parfois proche de la pensée philosophique. Parfois par un effet de chute avec une dernière phrase, un dernier vers mais surtout par une approche pleine de recul sur la vie quotidienne.



Voyage
à Michel Dunand

tu feras le tour du monde
en jet en paquebot

tu partiras en voyage organisé
au-delà des brouillards

tu te brûleras les ailes
au feu des continents lointains

tôt ou tard tu reviendras

apaisé épuisé
tu feras le chemin inverse

tu auras longtemps cherché
sans jamais rien trouver

y-a-t-il quelque chose à trouver ?


On s'ouvre aux autres à la lecture des poèmes de Georges Cathalo. Ici, les poèmes font le monde.


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